Gare à vous ! Pour sa rentrée, l’Espace Richterbuxtorf vous invite à une exposition intrigante, voire monstrueuse. Réalisées à l’encre, au crayon ou dans la pierre, les « bestioles » de Gaspard Delachaux ne manqueront pas de vous toucher, de vous déranger ou, au moins, vous envoûter. À chacun son regard !
Sur le papier, des êtres hybrides : des pattes, une main, un bec, une corne, éventuellement un masque. De quoi s’agit-il ? Est-ce une espèce de rongeur ? Des animaux préhistoriques ? De quels mythes proviennent-ils ? Certains ont un visage, d’autres non. Quelques-uns portent un masque. Que se cache-t-il derrière ? Certaines formes humanoïdes nous laissent perplexes. Dans la pierre, des formes similaires se croisent. « Façonner le minéral participe sans doute de mon goût pour les choses primaires, confie Gaspard Delachaux dans sa correspondance avec Florence Grivel. […] J’ai une satisfaction, avec un outil rudimentaire et un bloc de pierre très commune, de dégager ma poésie ».
Participant d’une même œuvre homogène, le dessin et la sculpture constituent les deux pans de ce qui ressemble à un bestiaire où se croisent formes animales et anthropomorphiques. « Des hybrides », précise l’artiste, des monstres légendaires, fantastiques ou peut-être même mythiques dont la morphologie est le résultat d’un assemblage d’éléments disparates. Hybrides, ces créatures mélangent les règnes et les espèces. Leur morphologie déforme ou étire certains membres, les atrophie, les déplace, les ampute ou même les duplique. Dans ces assemblages surprenants, parfois farfelus, naissent des créatures nouvelles, jamais représentées jusqu’alors. Les possibilités sont infinies. Mais, comme dans la nature, il existe dans chacun de ces hybrides quelque chose qui relève d’une certaine cohérence, voire d’une certaine logique. À l’instar de la nature, les produits de l’imaginaire ont leurs structures, leur ordre, leur harmonie.
La nature occupe une place importante dans l’œuvre de Gaspard Delachaux, aussi bien à un niveau microscopique que macroscopique. Comme pour beaucoup, cette attirance remonte à l’enfance, l’artiste se rappelant ses visites avec sa mère et ses frères au musée zoologique de Lausanne. Qui n’a jamais été impressionné par son grand requin blanc, son tigre de Sibérie, ou ses fossiles ? Et que dire de la « salle aux monstres » avec ses animaux difformes, dont le veau à deux têtes constitue peut-être un des exemples les plus énigmatiques ?
Le rapprochement avec la mythologie est évident. Que ce soient les créatures mythologiques grecques, assyriennes, égyptiennes, précolombiennes ou encore amérindiennes, chacune ont cela en commun avec les hybrides de Gaspard Delachaux qu’elles mélangent des formes humaines à des formes animales. Mais ses créatures demeurent complexes et jamais ne récupèrent des schémas préexistants. L’artiste possède sa propre grammaire, son propre monde – un monde, auquel il nous invite à réfléchir. Pour lui, chaque créature constitue des « petites paraboles, des supports de réflexions ». Mais de quelles réflexions s’agit-il au juste ? Derrière ces « bestioles », la condition humaine. Faut-il les voir comme prédatrices, dangereuses, voire cauchemardesques, ou comme inoffensives, presque dociles ? Quant aux créatures gémellaires, se livrent-elles à une joute ou s’agit-il davantage d’une relation harmonieuse ? Les « bestioles » de Gaspard Delachaux sont la métaphore de la nature ambigüe de l’espèce humaine, une métaphore de son animalité, de sa bestialité. L’homme n’est-il qu’un loup pour l’homme ou existe-t-il l’espoir d’une réconciliation, sinon d’une cohabitation pacifique ? « J’essaie, explique l’artiste, de trouver un modus vivendi […] en présentant mes créatures qui ont une part inquiétante, mais qui surtout ont besoin de se faire aimer ».
Confronté à l’ambiguïté de ces créatures, nous sommes contraints à la fiction. Pour percer les mystères de leurs existences, nous devons nous raconter des histoires. Naissant dans l’esprit de Gaspard Delachaux, ces créatures continuent de vivre dans l’imaginaire de ceux qui les regardent. « Je suis un raconteur d’histoire » souligne l’artiste. Depuis toujours, le monstre attire, dégoute et fascine tout à la fois. Il se nourrit de l’imaginaire et le nourrit en retour. L’effroi provoqué par ces créatures renvoie aux peur les plus primitives de l’hommes, il lui rappelle cette crainte enfantine d’un monstre tapi au fond de l’armoire, ou pire, caché sous le lit. Ces « bestioles » nous ramènent à l’enfance. Elles offrent un potentiel infini de contes à raconter. Une chose est sûre, elles n’attendent que votre regard pour continuer à exister – et ce, pour le meilleur ou pour le pire.
Vernissage le samedi 5 septembre dès 15 h en présence de l’artiste.